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PRESENTATION

Zabad, ou l’écume des nuits

Ahmad Al Khatib et Youssef Hbeisch ont créé le duo Sabîl (de l’arabe “en route”) en 2011 et le vivent comme “une expérience de vie”1, chaque projet ponctuant leurs trajectoires respectives. Leur premier album éponyme paraît en 2012, merveille remarquée d’expressivité et de profondeur. Fruit de la rencontre avec le quatuor contemporain Béla, Jadayel, est créé durant l’été 2014.

Troisième album, Zabad apparaît comme une respiration dans la production musicale du duo. Si le groupe s’est étoffé, la musique s’est allégée. Car pour chaque nouveau projet, Ahmad, le compositeur, s’applique à renouveler sa musique par rapport au projet précédent, à changer d’état d’esprit, de façon de penser, de façon de faire. Suite à un Jadayel sophistiqué, Zabad évitera donc la complexité polyphonique ou les surprises harmoniques afin de mettre l’accent sur l’effet hétérophonique des instruments, le son et l’improvisation. Zabad signifie “Écume”. Légèreté, persistance, mouvement de l’écume se retrouvent dans la musique.
1.Interview with Ahmad Al Khatib, May 2016.


Légèreté de la musique et des sons

Notes cristallines du buzuq, clochettes, cymbales effleurées ou caressées, Zabad offre des sons d’une grande légèreté.
Dès le “Samai” se déploie une dentelle sonore. Comme il est d’usage, buzuq et oud brodent toutes sortes d’ornementations. Vibratos, appogiatures, glissandi, pizzicati, voire tremolos pour le oud, chaque figure embellit un dialogue d’une exquise délicatesse, qu’accompagnent avec la même finesse le riqq et la contrebasse.
Au coeur de l’album, le prélude en mode Rast, commun en Égypte et plein d’entrain, introduit “Awalem” qui vibre comme une danse de cabaret, musique légère par excellence. Élégance des périodes sombres, joie et légèreté offrent un répit, une respiration. La tristesse est néanmoins présente, mais sans peser :

– Avec le morceau “Zabad ”en mode Hijaz, tout d’abord. Bien connu des musiques orientalisantes pour sa seconde mineure en mode majeur, ce mode issu des déserts saoudiens s’inspirerait de la lente marche des caravanes. Des sentiments de solitude et d’enchantement y sont associés. Du désert à la mer..., le tempo dudébut mime le roulis de vagues tranquilles au gré desquelles ondule l’écume. On imagine le vent se lever, suivi par un retour au calme d’une poésie mélancolique.

– Avec le prélude en mode Nahawand (qui correspond à la gamme harmonique d’ut mineur) s’exprime une gravité mâtinée de tendresse. Il amène à “Northern breeze”, morceau en deux parties à la ligne mélodique proche de l’harmonique. La première est lente et méditative, la seconde rapide, à 6/8.

– Enfin, “Marakeb” (bateaux) évoque les embarcations des pêcheurs gazaouis, interdits de prendre la mer durant les sièges israéliens, flottant au port vides et inutiles2. Une mesure à 5/4, de style quasi figuratif fait vivre le balancement de bateaux au repos. Inspiré par la tradition soufie, ce morceau sur le mode wshar/Sikah génère des sentiments de vacuité, d’inutilité.
La légèreté est donc aussi celle du sens : les images proposées par Ahmad ne sont jamais appuyées. Elles engendrent l’émotion. Mais l’auditeur est libre d’y entendre, ou pas, un message.
2.S’imposent aussi maintenant à Ahmad, lorsqu’il joue ce morceau, les images de réfugiés en Méditerranée.

La persistance de la tradition musicale arabe...

... détermine la couleur d’ensemble et les règles du jeu.
Un album qui s’ouvre sur un samai affiche d’emblée ses liens avec la tradition dans la mesure où il s’agit d’une forme (comparable au rondo) codifiée sous plusieurs aspects. Le samai se compose ainsi de quatre couplets,alternant avec le refrain, le maqam choisi (ici Bayat) étant exposé au premier couplet. Également prescrites, les remarquables modulations du buzuq demeurent enfin dans un esprit traditionnel.

Mathématiques et esthétiques, les règles de la musique arabe sont, on le sait, strictement codifiées autour du système des maqâmât, familles de modes elles-mêmes subdivisées en sous-groupes. Chaque maqam comporte ainsi des règles définissant la note de départ, la dominante, la tonique et leurs intervalles spécifiques. Chacun induit des développements mélodiques particuliers : les modulations consistent à passer d’un maqam à un autre ; mais si le choix est étendu, le cheminement se doit d’emprunter des maqâmât compatibles. À chaque maqam sont enfin associés des sentiments. Et puisque la musique arabe est mélodique, le choix des maqâmât utilisés détermine toute la couleur d’un morceau3. Pourtant, si certains maqâmât sont annoncés par les titres des morceaux, référence n’est pas révérence. Et les règles sont aussi doublées d’invitations à les transgresser en douceur. Pourtant, si certains maqâmât sont annoncés dans les titres de Zabad, référence n’est pas révérence. Et les règles sont aussi doublées d’invitations à les transgresser en douceur.
3.http://www.maqamworld.com

Un mouvement vers la liberté

Du passé vers l’avenir, du codifié vers la liberté, un mouvement de fond se déroule des premières aux dernières notes de Zabad, d’une fidélité à la tradition vers l’improvisation la plus ouverte. Dès “Samai II”, par exemple, la mesure (à 9/8) s’écarte des usages préconisés (3/4 ou 6/4). Puis tout au long de l’album, la contrebasse déploie progressivement son originalité.
La créativité du compositeur et de ses interprètes surgit en outre, ici et là, des apports de cultures variées, ou de l’exploration de voies non encore tracées. Composition, phrasé, techniques employées s’alimentent de tradition comme d’innovations. La présence de la contrebasse et du buzuq aux côtés du oud est enfin peu conventionnelle.
Pour autant, loin de mouvements désorientés (dans tous les sens que pourrait prendre le terme), cette Écume n’erre pas telle une âme en perdition, mais avec la curiosité confiante de qui s’abandonne aux mouvements du monde.
Car la composition d’Ahmad recelait des pistes consacrées à l’improvisation, afin notamment de couvrirde façon étendue les potentialités de chaque mode. Les deux préludes (en mode Rast puis Nahawand) constituent ainsi des espaces dédiés à l’improvisation. Oud et buzuq improvisent d’abord avec brio selon la tradition en musique modale ; jusqu’au morceau final, moment de liberté offert aux musiciens, enregistré tel qu’il a jailli en studio. Si Hubert et Youssef s’étaient déjà lancés dans des joutes polyrythmiques (“... on se complète de mieux en mieux sur ce terrain de jeu”), leur créativité pétille, alors. Ahmad les laisse en effet libres de ne pas respecter les codes traditionnels. Il leur fait confiance pour entendre ce qui va ou ne va pas àchaque instant, avec la dose d’expérimentation induite. Hubert savoure : “ je ne me trouve pas dans un carcan et peux discourir avec mon langage ”.
Le défi : jusqu’où peut-on aller sans perdre la connexion avec la couleur mélodique de l’ensemble, ou comment étirer le lien avec la tradition sans trop “tirer sur la corde” – pincée ou frottée ?
Les improvisations enregistrées pour Zabad portent en germes les libertés accrues qu’oseront les musiciens au fil des concerts futurs. L’habitude de jouer ensemble et l’atmosphère de la scène, propre à chaque lieu et à chaque public, épanouiront les audaces de tous pour avancer sur les routes déjà esquissées, ou proposer des directions encore inexplorées. Or très généralement, pris au plaisir du dialogue et du jeu, des musiciens laissés libres de s’exprimer se dirigent vers quelque chose de joyeux. En des jours sombres pour le Proche-Orient, la dynamique presque universelle des improvisations avive ainsi l’espoir. Zabad, ou l’écume des nuits.

Texte d'Alix du Mesnil