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PRESENTATION

Jadayel
 
Le gage d'un moment de bonheur
 
D’un côté l’orient, ni vaporeux, ni nostalgique. Un rivage aujourd’hui, vif, hérissé, nourri d’une tradition ancestrale, constamment réinventée. L’élégant et surdoué Ahmad al Khatib, instrumentiste, compositeur, dessine une musique brodée de oud, ponctuée par les percussions complices de Youssef Hbeisch - riq, bendir, darboukas… Tout un monde subtil, millénaire et contemporain, fiévreux, nerveux, poétique où cette obstination du rythme, ces ornementations, ces boucles, ces rotations nous conduiraient à la transe… De l’autre un quatuor à cordes remuant, iconoclaste, qui pratique aussi bien, en les tutoyant, les oeuvres du grand répertoire (Crumb, Ligeti, Scelsi…) que les rencontres insolites au-delà des frontières du genre (Albert Marcoeur, Anne Bitran, Fantazio, Moriba Koïta…). Quatre Lyonnais qui interrogent leur temps, dans sa diversité et sous toutes ses coutures. Le festival de Chaillol fait le pont entre ces deux rives. L’enjeu : une mise en commun de timbres, de pratiques, la recherche de points de contact entre les deux aires culturelles. Ou comment soumettre l’hétérophonie arabe à un traitement harmonique occidental ? Comment faire retrouver au quatuor classique sa mémoire modale ? L’étymologie d’Al-Khatib caresse l’écrit et l’oral (katib l’écrivain, khatib l’orateur). Elle tombe pile sur ce pari audacieux et risqué. Car peut-on être sûr que la rencontre sera féconde ? Les deux partis sont friands d’aventure, rompus à l’écoute de l’Autre. Ce goût, ce désir sont d’emblée le gage d’un moment de bonheur.

Texte de Catherine Peillon
Une production du festival de Chaillol - Avec le soutien de la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur pour la création et celui de la fondation Qattan pour la réalisation du disque.




Histoire d'une naissance

Jadayel est le fruit d'une rencontre entre deux Palestiniens profondément enracinés dans un patrimoine musical qu'ils veulent conduire vers de nouveaux horizons ; et un jeune quatuor français prêt à toutes les audaces pour amener dans des directions inexplorées la musique occidentale du XXème siècle, qui pour lui relève déjà d'une tradition héritée. Sabîl, duo en route Ahmad Al Khatib, aujourd'hui un des maîtres consacrés du oud, découvre en 1998 un percussionniste aussi virtuose que créatif, Youssef Hbeisch (prononcer Habech). Ils se retrouvent plus tard, tous deux enseignant au Conservatoire national Edward Saïd de Jérusalem Est ; travaillent à une création commune. Puis chacun développe une carrière prestigieuse. En 2012 enfin, paraît un album qui donne son nom au duo. Nourri de mystique soufie, il renouvelle la musique orientale avec une ardente soif de liberté. Sabîl s'est produit au Royaume-Uni (notamment avec John Williams), en Belgique, en France (Festival de Oud de l'Institut du Monde Arabe, Les Suds à Arles...), ainsi qu'au Jerusalem Music Festival. Perçu au Proche-Orient comme faisant
honneur à la culture qu'il représente, le duo reçoit alors le soutien de la fondation palestinienne Qattan pour réaliser un vieux rêve : une rencontre inter-culturelle, traduisant la soif d'ouverture au monde d'une culture qui étouffe. C'est le quatuor à cordes français Béla qui dialoguera avec Sabîl.
Béla, héritiers du XXème siècle Formé à Lyon en 2003, le quatuor Béla est considéré comme l'un des grands quatuors Européens dédiés à la musique contemporaine. Outre ce répertoire (Ligeti, Bartok, Dutilleux), Frédéric Aurier et Julien Dieudegard au violon, Julian Boutin à l'alto et Luc Dedreuil au violoncelle, défendent une vision panoramique des musiques d'aujourd'hui. Leur curiosité les amène à fréquenter des artistes d'horizons parfois éloignés : ainsi proposent-ils avec la même ferveur une commande à un compositeur de musique écrite (P. Leroux, L. Rizo Salom),une rencontre avec un griot Mandingue (Moriba Koïta), un rassemblement d'improvisateurs ou une conférence pour enfants. Convaincu que la survie des musiques vivantes nécessite un effort permanent auprès des publics, le quatuor Béla se produit aussi bien sur des scènes majeures (Cité de la Musique à Paris, Arsenal de Metz...) que dans les lieux plus alternatifs qui militent, cherchent et inventent.

Chaillol, lieu de rencontre, lieu de création
Le festival de Chaillol est implanté depuis dix-sept ans dans les Hautes-Alpes et y déploie une action remarquée dans le champs des musiques de création, en même temps qu'un projet militant de développement culturel en territoire rural de montagne. Son directeur, Michaël Dian, connaît bien les deux ensembles, qui se sont produits au festival. Pressentant une rencontre féconde, il sera le lien entre eux, soucieux de faire dialoguer les musiques d'écriture avec les traditions populaires, improvisées, ou extra-européennes. " Il n'existe aucune opposition entre ces différentes formes de création, mais une complémentarité, un écart fructueux entre différentes manières de se situer dans le monde musical contemporain. Cette définition de la création, élargie mais exigeante, attentive à la qualité des mémoires investies autant qu’à celle des écritures proposées, offre la possibilité de perspectives fécondes. Notre programmation est faite de cette attention-là. " Enthousiasmes et énergies se conjuguent. Ahmad Al Khatib reçoit du festival de Chaillol, la commande d'une oeuvre pour oud, percussions et quatuor à cordes, qui sera créée dans le cadre de la saison 2012, après une résidence de création à Gap.

Composer, échanger
Et Ahmad recherche, explore, laisse venir. « J'étais intimidé de composer pour un quatuor aussi brillant ! Rapidement, je n'ai plus pensé en termes 'Orient-Occident ' mais aux instruments qui devaient dialoguer. Reste que la musique modale est de structure horizontale et utilise davantage le rythme que la musique occidentale, de structure verticale, qui s'est développée vers l'harmonie et confère une importance marquée à la mélodie. Ayant étudié les musiques occidentale et modale, j'ai tenté de reprendre certains sons de celle-ci (quarts de tons, micro tonalités...), pour les insérer dans une structure verticale, en encadrant rythmiquement le tout. Comme si je combinais grammaire, vocabulaire et intonations de langues différentes pour inventer un nouveau langage. Je me fixais des défis, comme un jeu dont j'inventerais les règles à chaque étape : serait-il possible de combiner tel mode avec telle mélodie ? D'utiliser tel maqam dans une perspective harmonique ? De rendre le mode Saba moins mélancolique qu'il ne l'est habituellement ? On trouve dans Jadayel une samaï classique ou un air du folklore syrien, un rythme marocain, une touche andalouse ou égyptienne, des éléments provenant de Turquie, du Golfe, bien entendu d'Irak. Ainsi que des éléments occidentaux puisque j'ai joué du violoncelle classique. Je travaille aussi avec des musiciens de jazz suédois utilisant des éléments du folklore scandinave ; et je me suis plongé dans les oeuvres de Bartok ! Les musiques qui m'ont marqué réapparaissent intimement mêlées. C'est tout le pari de Jadayel : inventer une ' troisième musique ', comme le dit Frédéric Aurier, qui tresse ensemble nos mémoires et grammaires ». Ahmad envoie les premières partitions à Frédéric Aurier, compositeur du quatuor. Or, celui-ci connaît bien le rôle de passeur de qui possède une double culture : « J'ai suivi le cursus du conservatoire tout en étant passionné, depuis l'adolescence, par les musiques orales. D'origine auvergnate, j'ai eu la chance, en même temps que j'effectuais mes études, de souvent jouer avec Jean-François Vrod – un maître de la musique traditionnelle du Massif Central, que la curiosité et l'ouverture d'esprit ont poussé jusqu'aux expérimentations les plus hardies. Avec la frustration de voir ces deux univers musicaux, pour moi complémentaires, s'ignorer. Lorsque le quatuor s'est lancé dans une aventure musicale aux côtés de Jean-François, je me suis naturellement retrouvé la passerelle entre ces deux mondes. Alors à voir les compositions d'Ahmad, j'ai su que pour Jadayel il remplirait cette fonction. Heureusement, car le quatuor tient à éviter le patchwork de morceaux superficiellement assemblés, le ping-pong entre deux cultures. Intéressés par les musiques extra-européennes depuis longtemps, nous ne voulons pas céder à l'excitation politiquement correcte que suscitent les projets métissés, s'il s'agit de contribuer au monceau des cross-over anecdotiques». Justement, à "entendre" les partitions d'Ahmad «les parties instrumentales, imbriquées les unes dans les autres, révélaient une musique de chambre vraiment pensée pour six ». La verve créatrice de Frédéric lui inspire alors des morceaux pour Jadayel ; il arrive en résidence avec des propositions.

Rencontre
Les premières répétitions sont un moment fort. Entente et respect sur le plan humain contribuent à enchanter le travail sur le plan musical. Côté Béla : « Les partitions d'Ahmad sonnaient. Et la découverte d'une musique issue des cultures occidentale et orientale, n'appartenant totalement ni aux uns ni aux autres, mais qui était bien une "3ème musique", fut une grande joie. Nous pouvions nous concentrer sur l'interprétation des partitions, le style, la justesse "ressentie et sensible" des modes orientaux, la place des percussions, l'équilibre délicat des six instruments. Nos façons de travailler étaient les mêmes : écoute de l'ensemble, des croisements possibles à six, possibilité de remettre les choses en question... Nous avons aussi été émus de la volonté farouche d'Ahmad de ne pas laisser l'oud ressortir du groupe, mais de l'intégrer aux cordes (et il a fallu insister pour contrecarrer la délicatesse de son instrument). Enfin, les morceaux d'Ahmad n'ont jamais rencontré notre passivité, d'autant que l'assentiment de tous était impératif pour chaque mesure ». Ahmad et Youssef, depuis qu'ils ont découvert les sensibilités et l'aisance technique de leurs comparses, sont admiratifs et confiants. Enthousiasmés aussi, par les morceaux de Frédéric. Est-ce à dire que le travail commun va de soi ? Les partitions d'Ahmad se révèlent d'une exigence redoutable. Les Béla découvrent les maqamat rast et sega, se familiarisent avec les micro-intervalles et la fréquence des secondes augmentées. Les Sabîl découvrent la bourrée, s'habituent à la dissonance. À relever les défis ensemble, respect et gratitude mutuels croissent au fil des jours. Le cadre rythmique esquissé par Ahmad enfin, devient développé par Youssef. Incarnant ici la tradition des créations orales les plus savantes, il contribue à organiser des cycles rythmiques grâce à une maîtrise sans faille des tempi et de la registration. Le quatuor s'émerveille de sa fougue : « Youssef envisage son jeu non comme un support rythmique immuable, mais comme un contrepoint à chacune de nos parties. Nous l'avons vu se passionner pour quelques mesures de dialogue rythmique avec l'alto..! vous imaginez ? » ‒ Julian Boutin, à l'alto, était ravi.

Jadayel, une 3ème musique commune
Autour d'une architecture dont émane une subtile poésie, les interprètes amènent leur personnalité, des timbres inspirés par leur sensibilité et permis par leur virtuosité. Jadayel devient création commune. Objet musical insolite, le tumulte y alterne avec des sonorités légères, la modernité émerge parmi des clins d'oeil à la tradition. La tension dramatique, ponctuée de détails ciselés et de solos taillés dans le diamant, confère à l'oeuvre une dynamique qui est celle même de la vie en marche. Seront-ils prêts pour la première performance ? ce 23 juin 2012, jour de la création à Gap, les six musiciens auraient tellement aimé échanger encore quelque temps. Mais pas un accroc. Dans l'assemblée, les visages sont bouleversés. Puis le public se lève, en redemande, part en remerciant : « Vous nous avez offert un moment de beauté ». Sept concerts donnent lieu aux mêmes ovations. Jadayel l'enfant métis, est né ; mais encore loin d'avoir tout dit.
 
Texte de Alix du Mesnil / Photo © Alexandre Chevillard